Entretien intimiste — Naël Legrand

Entretien intimiste — Naël Legrand

Naël est l’auteur d’Une idée d’incandescence, paru aux Editions YBY.

Les aventures d’Absinthe et de sa bande de bras cassés ont été un véritable plaisir à lire. On y retrouve l’influence délirante de notre bon Terry (Pratchett), avec de bons morceaux d’érotisme lesbien qui sont toujours très plaisants à déguster.

Naël a un univers fantastique très qualitatif et je vous souhaite une bonne lecture de ses réponses à notre entretien ~

Une idée d’incandescence, Editions YBY 2021 (Illustration de mistéxpi)

Pour commencer, j’aimerais en savoir un peu plus sur toi (ton parcours, tes œuvres déjà éditées ou en cours d’écriture, tes passions, tes hobbies, ton orientation de genre et sexuelle si tu souhaites en parler).

Alors, j’ai eu un parcours du type humanités et cinéma à la fac, puis j’ai fait le CEEA (pour

« Conservatoire européen d’écriture audiovisuel », le titre est un peu pompeux mais c’était un super cursus en deux ans). Je suis sorti de tout ça scénariste, et c’est ce que je fais actuellement.

Côté publications, j’ai six nouvelles à mon actif, parues dans diverses anthologies à l’occasion d’appels à texte, ainsi qu’un premier roman, Une idée d’incandescence.

Je termine les corrections d’un second roman avec une maison d’édition, normalement pour une parution fin 2023 ; et j’achève la premier jet d’un troisième.

Je garde toujours l’œil sur les AT aussi, donc je vais probablement enchaîner sur une nouvelle. Et évidemment, je cumule aussi plein d’autres envies, petits bouts de notes et morceaux de dialogues, mais pour le moment je me contiens !

Comme tu peux le voir venir, je passe trop de temps derrière mon écran, donc mes loisirs sont principalement jeux vidéos et séries/films, accompagné de lecture et d’écriture.

J’ai fait une dizaine d’années d’escrime, mais j’ai arrêté avec le premier confinement, puis j’ai déménagé, et je n’ai pas encore repris depuis. Et je passe aussi beaucoup de temps à admirer les bêtises de Roquefort, le félin avec qui je vis.

Concernant mon genre et mon orientation, je me décris en général comme queer, par commodité. Je suis une personne transmasculine, avec une perception assez fluctuante de mon propre genre (dans le sens où j’ai eu besoin de mettre des mots très précis dessus à un moment, et où plus je me suis senti confortable avec mon genre, plus le vocabulaire pour l’exprimer est devenu flou). Avant mon coming-out trans, je me disais pansexuel, mais je crois que ça n’a plus énormément de sens pour moi maintenant – je pense que c’était plus un prisme pour parler de moi-même que de mes attirances, en fait.

Que représente l’écriture pour toi ?

Tout – enfin, raisonnablement tout. J’ai une relation un peu compliquée à l’écriture, parce qu’il s’agit à la fois de mon métier et d’une passion. J’écris pour manger et payer les croquettes de mon chat, mais j’écris aussi parce que j’ai envie de le faire et que ça a du sens pour moi.

Résultat, j’ai beaucoup de mal à compartimenter côté gestion du temps (je distingue très bien les deux formes d’écriture, en revanche) et énergie investie dans les projets. Mais j’ai la chance de faire ce qui me plaît à temps plein (hors temps administratif et relationnel, disons), donc je ne vais pas me plaindre !

Je ne crois pas vraiment théoriser mon rapport à l’écriture « en général », dans le sens où je ne crois pas m’être un jour demandé « Pourquoi j’écris ? » comme une grande question existentielle. Je le fais avant tout par plaisir – et parce que je ne sais pas faire grand-chose d’autre, pour être honnête.

Dans le détail, chacun des projets dans lesquels je me lance existe pour des raisons bien plus précises, d’une simple envie de blague à la nécessité de me confronter à certaines questions politiques, ou bien le plaisir d’explorer un univers données. Mais dans l’absolu, j’écris parce que j’écris, et c’est tout.

Est-ce que ton rapport à ta transidentité, ainsi qu’à ton orientation sexuelle, a influencé ton rapport à la création littéraire ?

Je crois que ça s’est fait dans les deux sens. Du point de vue de l’orientation sexuelle/romantique, mes personnages sont sortis de la norme hétéro avant moi (ou disons, pour être exact, avant mon coming-in sur le sujet). Donc là-dessus, merci à l’écriture.

Côté genre, c’est tout l’inverse. Je crois que pour commencer à écrire des personnages féminins un tant soit peu intéressants, j’ai eu besoin de réaliser que j’étais trans.

J’ai compris d’un coup qu’elles n’avaient plus à être moi ni à être ce que je projetais devoir être, et ça m’a libéré.

J’étais vraiment dans ce trope terrible du « not like other girls » que je me trimballais sans trop savoir quoi en faire, puisque me concernant, je mettais le doigt sur un truc crucial (ma transidentité, donc), mais concernant mes personnages, je ne leur rendais clairement pas service.

J’ai encore un peu de chemin à parcourir là-dessus (merci à la misogynie intériorisée et aux « classiques » de la fantasy), mais je tiens le bon bout.

Et maintenant que je suis un peu plus au clair avec moi-même, je commence à écrire plus de personnages trans.

C’est une étape que je suis heureux de franchir, parce que ça me permet d’emblée d’accepter une diversité d’expériences trans et de ne pas rester bloqué sur mon vécu exclusivement.

(D’ailleurs, j’ai un post prévu sur le sujet, mais c’est un gros morceau alors j’ai du mal à m’y atteler.)

En tant que scénariste, est-ce que tu parviens à créer des œuvres qui sont davantage influencées par les thématiques LGBT+ ? Tu travailles pour des boîtes de production en particulier ou tu es freelance ?

Il y a toujours des personnages LGBT+ dans mes projets personnels, et ça ne m’a jamais été explicitement reproché. Dans les projets de commande (j’écris surtout de l’animation en ce moment), on part avec des choses beaucoup plus figées, les personnages sont déjà écrits, la bible n’est plus vraiment modifiable… c’est plus difficile. Ça peut être anecdotique ou en sous-texte, mais rarement plus. Dans les contenus de fiction live, on voit plus de représentation, mais elle n’est pas vraiment politisée – cela dit, ces derniers mois, j’ai travaillé sur un projet hyper cool, très queer, donc doigts croisés pour qu’il aboutisse.

En tant que scénariste, on est par défaut indépendant (à quelques exceptions près, comme toujours).

Je bosse pour différentes boîtes de production, du coup, et ça permet de voir la diversité de choses qui se font. On sent qu’il n’y a pas les mêmes contraintes d’un diffuseur, voir d’un projet à l’autre.

— J’ai cru comprendre qu’Une idée d’incandescence faisait partie d’un univers étendu. Quand est-ce que tu as commencé à réfléchir aux Chroniques d’Arawin ?

J’ai commencé les Chroniques d’Arawin sur un coup de tête, en lisant un roman du Disque-monde de Terry Pratchett et en me disant : « Ah ouais, je vais faire une parodie de la parodie. » Je n’avais pas encore 14 ans.

J’ai occupé ma 3e en écrivant, et puis même si le rythme a fluctué avec le lycée puis la fac, je n’ai jamais tout à fait arrêté. L’univers s’est étoffé, évidemment – en plus de dix ans, c’est la moindre des choses –, mais j’essaye de rester fidèle à l’idée qui m’a fait commencer l’écriture Arawin : la certitude qu’on ne dit pas moins bien les choses parce qu’on les dit avec humour.

Quelles sont tes sources d’inspiration du moment ?

En ce moment, c’est un peu le sentiment de fin imminente, je crois. Le roman que j’essaye de boucler parle de ressources fossiles, d’extinction d’espèces et de gens que personne n’écoute correctement.

Si on élargit un peu à ces deux, trois dernières années, je lis massivement de la fantasy écrite par des femmes et/ou des personnes queers, et ça m’a permis de croiser de nouvelles manières d’aborder le genre. Et je complète mes lectures avec des textes politiques et historiques (ça, j’admets que c’est par périodes, j’ai parfois la flemme de lire des essais). Je me nourris, on va dire.

Cela dit, en vrai, je n’ai pas vraiment de source d’inspiration « du moment ». Pour moi ce serait plutôt des strates, une espèce d’accumulation d’idées permanente, avec les nouvelles couches de savoir ou d’intérêts qui se rajoutent aux précédentes.

— Quelles musiques ont accompagné l’écriture d’Une idée d’incandescence ? (si tu écris avec de la musique. Tu peux lister les titres ou mettre des liens youtube qui seront inclus dans l’article pour le blog)

Honnêtement, même si j’écris en musique pour me concentrer, je peux à peu près écouter tout et n’importe quoi. Je mets n’importe quelle playlist instrumentale (ou en tout cas sans trop de chant en français) et ça fonctionne pour moi. Je ne suis pas très intéressant sur le sujet !

Pour Une idée d’incandescence spécifiquement, je crois que je n’ai pas beaucoup écouté de musique, j’avais surtout un fond sonore de bruits de moutons et de cloches. (J’ai écrit le gros du livre en plein milieu du Larzac, sans connexion internet, donc je me suis contenté des bruits ambiants !)

— Pour en revenir à ta transidentité, qu’est-ce qui t’a permis de découvrir que tu démarquais du système hétéro-patriarcal ?

En premier lieu, je crois pouvoir affirmer que je n’ai jamais eu besoin de théoriser ma sexualité. En fait j’ai eu la chance de grandir dans un environnement ouvert, ce qui fait que je ne me suis jamais pensé comme « hétéro par défaut » (j’ai dû bien sûr subir la pression sociale environnante, mais sans l’intégrer complètement). Du coup, même si mon orientation était importante pour moi, il n’y a jamais eu de « choc » ou de moment où j’ai eu besoin de verbaliser les choses.

Le genre, c’était très différent – beaucoup plus long à venir, comme réalisation. Je crois que c’est compliqué de savoir précisément à quand remonte ma prise de conscience, mais je dirais qu’il y a eu une conjonction d’éléments heureux : des retrouvailles avec un ami que je n’avais pas vu depuis deux ans et qui venait de faire son coming-out trans, une pinte de bière de trop et beaucoup de questionnements. Avant ce moment précis, je crois que je ne l’avais jamais formulé à qui que ce soit, peut-être même pas à moi-même.

J’étais juste un très très bon allié, très très bien renseigné. (Tu vois le style, peut-être.)

Mettre des mots sur mon genre, c’était enfin verbaliser un sentiment de décalage (ce que n’avait jamais vraiment été mon orientation amoureuse), mais c’était surtout sortir de tous les sentiers battus pour enfin trouver le petit chemin à côté qui me convenait. Ça m’a permis de rencontrer de nouvelles personnes, de m’éduquer à d’autres enjeux politiques et de lire plein de trucs intéressants. Franchement, je recommande ce genre de sortie de route.

Bon, après, j’admets qu’il m’arrive parfois de jouer au jeu bien connu de « réinterpréter toute sa vie depuis le début pour guetter des signes de tout ça », mais je crois que ce n’est pas palpitant. Je veux dire, oui, dans un autre environnement, j’aurais peut-être pu prendre conscience plus tôt de mon identité de genre. Mais c’est comme ça, et c’est pas grave.

— Comment a réagi ton entourage ?

Dans l’ensemble, bien, voire très bien.

C’est plus difficile pour ma famille – mais ce sont aussi les derniers à qui j’en ai parlé, à quelques exceptions près. Le reste de mes proches est au top, l’environnement était parfait pour que je puisse faire mon coming-out. J’ai commencé par en parler à vraiment une poignée de personnes. Je crois que j’ai étalé le processus de coming-out sur près de trois ans et demi, au total. Sans bonne raison, il y a des cercles sociaux où ça m’a pris beaucoup de temps pour oser me lancer. (Certain·es m’ont tendu des perches à répétition pendant deux ans avant que j’ose leur dire, respect et amour à elleux.)

Non vraiment, je suis hyper privilégié d’avoir eu non pas une mais des bonnes expériences de coming-out. Je mesure à quel point c’est une chance, et surtout à quel point ça rend le reste beaucoup plus facile.

— Et pour finir, quels conseils donnerait-tu à quelqu’un qui souhaite se faire éditer ?

Alors j’espère que ma réponse ne sera pas trop naze, mais je n’ai pas vraiment de conseils. Je pense que ça dépend de ce qu’on veut faire avec ses textes.

Dans mon cas particulier, je participe à des appels à texte, ce qui permet de se frotter à l’édition dans un contexte souvent très chouette, parce qu’on se retrouve à échanger avec d’autres auteur·ices et à travailler avec des gens passionnés. Et le roman ça m’est un peu tombé dessus via ce processus là aussi, parce que ma nouvelle était hors-sujet mais qu’elle avait attiré l’attention du comité de lecture (merci YBY).

Si le but est d’être édité par une grande ME qui a pignon sur rue, là je n’ai aucun conseil, à part bien se renseigner sur les lignes éditoriales, avoir des contacts et ne pas se laisser abattre. Et traîner sur des forums ou autres pour voir l’expérience d’autres gens ! (Honnêtement, c’est un milieu qui a l’air tellement saturé et compliqué à naviguer que je ne me pose même plus la question.)

Un grand merci à Naël pour ses réponses de qualitey (mon blog se remplit d’entretiens super intéressants, je suis content). Naviguer dans le monde de l’édition et de la transidentité semble être une grosse affaire ; mais c’est grâce à des romans comme celui de Naël que nous avons accès à des représentations intéressantes et réalistes des thématiques LGBT+.

Vous pouvez retrouver Naël (@naellgd) et les éditions YBY (@ybyeditions) sur instagram.

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