Entretien intimiste — Saul Pandelakis

L’année dernière, les éditions Goater m’ont envoyé un service presse d’une grande qualité : La séquence Aardtman, écrite par Saul Pandelakis. Un auteur que j’ai eu l’occasion de rencontrer aux Utopiales et que je cite encore régulièrement, tant ses réflexions m’ont inspiré.

Depuis, j’ai proposé à Saul de répondre à quelques questions et il a accepté de jouer le jeu.

Je vous souhaite donc une bonne lecture, en espérant que cet entretien vous donnera envie de découvrir les aventures d’Asha et de Roz, les protagonistes de la Séquence Aardtman.

Saul Pandalekis est l’auteur de la Séquence Aardtman (paru aux Editions Goater, 2021)

Alors, j’aimerais déjà en savoir un peu plus sur toi (ton parcours, tes passions, quand est-ce que tu as commencé à écrire) ?

À l’origine, je suis formé en design. Je suis passionné par le dessin, l’illustration, et tout ce qui va concerner le design graphique.

J’ai aussi soutenu une thèse en cinéma, ce qui est peut-être un peu inattendu vu mon parcours initial en design, mais c’est une chose importante car ma culture SF vient principalement de là, plutôt que de la littérature.

C’est difficile de dire quand j’ai commencé à écrire.

Si les fragments comptent, j’ai commencé à écrire il y a vingt ans environ, surtout en anglais. J’écrivais des petites choses isolées, des sortes de poèmes ou de scénettes.

En 2009, j’ai pris l’habitude d’aller dans un groupe de Spoken Word (groupe d’écriture) à Paris, et je lisais de temps en temps des choses que j’écrivais, en anglais, mais je crois que je n’avais pas encore assez confiance en moi pour me lancer. Je tenais aussi un blog-carnet de bord avec une amie où on parlait de nos lectures et de nos expériences à l’étranger (elle était au Canada et moi aux USA à ce moment-là).

Mais je crois que je n’identifiais pas ces choses comme de l’écriture à proprement parler, en tout cas, pas comme de l’écriture qui pourrait m’amener vers le livre.

C’était un rêve, mais extrêmement distant.

Et par ailleurs, à partir de 2006, le moment où j’ai commencé ma thèse, j’ai investi une pratique de l’écriture de recherche qui a vraiment pris le dessus sur l’envie de faire de la fiction.

J’ai donc publié des articles plus théoriques, même si l’envie de faire exister des choses un peu différentes ne m’a pas quitté pendant toute cette période.

Et puis la recherche m’a amené à lire beaucoup de choses, surtout la recherche en design qui pousse à investir vraiment un corpus très vaste et varié, avec beaucoup de choses en anglais parce que c’est une langue que j’adore, et en travaillant sur le cinéma américain, c’était absolument nécessaire.

Donc j’ai tout ça dans mon parcours : l’anglais, l’écriture au hasard, souvent associée au dessin d’ailleurs (dans mes carnets), l’écriture à quatre mains (sur le blog, mais aussi en recherche), le cinéma…

Comment t’est venue l’idée de la Séquence Aardtman ? J’ai trouvé que c’était un roman vraiment très inspirant sur les rapports entre humain·es et androïdes : est-ce que tu serais, à tout hasard, un passionné de science-fiction ?

À l’origine de ce roman, il y a une image et une idée de postulat. Je dis souvent qu’il faut l’un ou l’autre, mais en réalité, ici, j’ai combiné les deux. J’ai vécu pendant assez longtemps (je serais incapable de le dater…) avec l’idée d’un voyage dans l’espace, qui commencerait par un couple de lesbiennes qui se réveille dans sa cellule d’habitation.

Et, à côté de cette image, j’avais une idée plus générale, celle d’une fiction sur la prise de conscience de robots qui ne génère pas une opposition frontale aux humains.

Je trouvais qu’on voyait beaucoup cela en SF, surtout au cinéma, et j’en avais marre.

Je me suis dit : pourquoi ne pas inverser le paradigme, et plutôt que d’avoir des robots qui essaient de tuer les humains, essaient plutôt de les sauver ?

Et pas parce qu’iels sont programmé·e·s pour : juste parce que cela fait partie d’une éthique qu’ils ont développée. Pendant assez longtemps, cette idée est restée comme ça, avec des petites idées satellites, comme celle de Grammatical (le langage développé par les informaticien·ne·s du premier interlude). Pendant très longtemps, la Séquence est donc restée cette idée, et je me disais que « un jour », je m’y mettrais.

Et puis, il s’est passé quelque chose de déterminant : un Noël, j’étais en voiture avec ma sœur, Leslie, et on s’est mis·e·s à parler de SF. Je lisais le Neuromancer de Gibson à ce moment-là, et je me suis mis à en lire des morceaux pour passer le temps, pendant qu’elle conduisait.

On a fini par parler de nos désirs respectifs d’écriture, et j’ai proposé qu’on se fasse un petit cadavre exquis d’écriture pendant nos congés d’hiver. 1000 mots chacun·e, chaque jour, quelque chose comme ça.

Et c’est de cette manière qu’on a commencé à écrire une nouvelle, « Dis-moi la nuit ». Sauf que le travail a repris, ma sœur n’avait pas le temps, et un jour, j’insistais pour qu’elle écrive la suite et elle m’a envoyé bouler parce qu’elle avait tout autre chose à faire avec le travail qui avait repris. Et c’est là que j’ai eu le déclic : j’ai réalisé que je pouvais écrire tout seul, que c’était arrivé avec la nouvelle, que j’étais capable en somme. Et je me suis souvenu de ma vieille idée qui traînait dans un coin de ma tête…

C’est parti comme ça.

Je suis passé du couple de lesbienne à une personne qui aurait la nostalgie d’une relation passée, et qui se réveille en cherchant un corps qui n’est pas là…

On a fini par parler de nos désirs respectifs d’écriture, et j’ai proposé qu’on se fasse un petit cadavre exquis d’écriture pendant nos congés d’hiver. 1000 mots chacun·e, chaque jour, quelque chose comme ça.

Et c’est de cette manière qu’on a commencé à écrire une nouvelle, « Dis-moi la nuit ». Sauf que le travail a repris, ma sœur n’avait pas le temps, et un jour, j’insistais pour qu’elle écrive la suite et elle m’a envoyé bouler parce qu’elle avait tout autre chose à faire avec le travail qui avait repris. Et c’est là que j’ai eu le déclic : j’ai réalisé que je pouvais écrire tout seul, que c’était arrivé avec la nouvelle, que j’étais capable en somme. Et je me suis souvenu de ma vieille idée qui traînait dans un coin de ma tête…

C’est parti comme ça.

Je suis passé du couple de lesbienne à une personne qui aurait la nostalgie d’une relation passée, et qui se réveille en cherchant un corps qui n’est pas là…

Et dans le même temps, mon personnage de lesbienne restant a transitionné. Même si dans mes premières notes, j’ai retrouvé les premières du roman, avec le deadname (en quelque sorte) de Roz.

Et enfin, oui, je suis passionné par la SF même si j’en ai finalement peu lu et beaucoup plus regardé. Enfant, j’ai lu des choses bien sûr, Bradbury, Asimov… puis à l’adolescence Sturgeon, et pas mal de K. Dick. Je lisais aussi pas mal de bande dessinée. Mais à l’âge adulte, je me suis à regarder plus de SF au cinéma, dans les séries, et j’ai un peu lâché la littérature SF, au profit de ce qu’on appelle la littérature « blanche », même si je lis beaucoup de littérature étasunienne et aux USA les frontières sont plus floues, et ce depuis assez longtemps. J’étais très intéressé aussi par des auteurs comme Michael Chabon, Jonathan Lethem, qui ne sont pas forcément identifiés comme « auteurs de SF » mais qui travaillent clairement avec les contenus du genre.

Est-ce que tu as une routine d’écrivain ?

Oui, en premier lieu parce que j’aime bien les petits rituels et les habitudes, et deuxièmement parce que c’est essentiel, en raison de mon « vrai boulot ». Je suis enseignant-chercheur, ce qui veut dire que je suis beaucoup en télétravail, et ce même avant le COVID.

J’ai fait le choix de ne pas avoir de bureau chez moi, ce qui fait que je travaille dans mon salon, et la séparation entre loisirs et travail n’en est que plus floue. Pour écrire de la fiction, je vais donc au café, le week-end. Ça crée une rupture à la fois temporelle et spatiale, et j’en ai besoin pour que mon cerveau « comprenne » qu’il est dans un autre espace que l’écriture théorique, ou celle, ordinaire, des mails et du reste. Cette routine inclut pas mal de café, et malheureusement, depuis peu, j’ai recommencé à fumer donc la cigarette aussi a repris sa place dans cet ensemble d’habitudes.

En général, je ne commence pas à écrire cash, je relis ce que j’ai écrit la semaine précédente, et seulement après, je me positionne dans une partie du texte qui me fait envie et je me lance. Pour moi ces temps d’écriture sont seulement une phase du travail.

Le reste, et je pourrais dire, presque l’essentiel, se passe dans les temps morts, où viennent les idées ou des phrases, et là, pour le coup, la dimension rituelle est quasi absente parce que cela arrive sans crier gare !

C’est souvent en marchant, dans le bus, avant de me coucher. Je peux avoir un petit bout de phrase qui arrive, comme un énorme déclic sur un sujet, et je recours à une petite application de notes pour être sûr de ne rien oublier.

Et quand je vais au café écrire, en général, si j’ai un peu la flemme, je peux me faire une séance de tri de notes avant de commencer véritablement l’écriture.

Après, cette routine n’est pas figée et je crois que c’est très important pour moi. J’ai fini le dernier quart de La Séquence Aardtman pendant le confinement, et bien entendu, les cafés étaient fermés, donc j’ai rompu mon espèce de règle et j’ai écrit chez moi.

Au final, ces rituels sont une somme d’habitudes, mais rien n’est cadré. C’est très important, notamment sur le plan du temps. Je ne me donne pas de calendrier, de deadlines… J’en ai tellement dans mon travail, je tiens à ce que l’écriture, au moins de mes romans, reste en dehors de ces considérations.

J’ai franchement adoré tes personnages : si on te proposait une adaptation audiovisuelle, qui serait parfait pour incarner Roz et Asha à l’écran ?

Tu es la première personne à me poser cette question, et je suis ravi que tu le fasses parce que, que ce soit dans la lecture ou l’écriture, j’ai vraiment besoin d’avoir des référents visuels en tête, même si souvent j’ai plusieurs images d’un personnage et mon esprit constitue une sorte de « moyenne » entre plusieurs acteur·ices.

Aussi, j’ai vraiment tendance à aborder mes récits comme des films, sans doute à cause du fait que cela a été fondamental pendant mon enfance et mon adolescence, et par la suite, grâce à la thèse. Donc, oui, je me suis demandé qui pourrait jouer ces rôles.

Tout dépend ensuite de la nature de l’adaptation : francophone ou anglophone ! Si l’adaptation devait se faire en anglais, je pense évidemment à Hunter Schafer pour Asha… J’ai commencé à écrire la Séquence avant de la découvrir dans Euphoria, mais quand j’ai vu la série, j’ai eu un mini-choc, c’était évident pour moi qu’elle serait parfaite.

Hunter Schafer, actrice transgenre connue pour son rôle de Jules dans la série Euphoria

Et quitte à rêver, pourquoi pas Elliott Page pour Roz ? Idem, il a commencé à transitionner alors que le livre était terminé, mais c’était quand même dur de ne pas faire le lien. J’ai aussi pensé à Sawyer Devuyst, photographe et modèle. Je trouve qu’il a une petite tête de moineau perdu qui irait bien pour Roz !

Dans une adaptation francophone, c’est un peu plus dur sans doute. Océan en Roz ? Pourquoi pas ! Il n’a pas forcément le physique mais la voix, oui.

Je l’imaginerais bien prendre ce rôle si la Séquence devenait une fiction radio. Pour Asha, c’est beaucoup plus clair pour moi. Je pense que Joe aka messalina mescalina, artiste, militante, plasticienne et performeuse (@messalina.mescalina sur Instagram). Tout son travail de perf m’a beaucoup nourri, même si je ne l’ai vu qu’en photo et vidéo. Sur un plan visuel, c’est incroyable, et très proche de ce que j’imagine comme étant un possible pour la SF Queer. Et je trouve qu’elle a une énergie singulière qui serait magnifique pour Asha (en plus de correspondre à sa description physique, ce qui n’est pas évident).

Voilà, l’annonce est passée, producteurices à vous de jouer ! ^^

— Que représente l’écriture pour toi ?

J’aurais envie de répondre « tout ».

Très simplement parce que j’y passe mon temps. J’écris mon journal, j’écris des mails, j’écris de la théorie, des cours, des romans… Même quand je dessine, je travaille le texte en dessin (par exemple sur le projet Les Enchevêtré·e·s avec Barbara et Sarah Métais-Chastanier). Et quand je n’écris pas, je lis, je regarde des films… Donc l’écriture est fondamentale, elle infuse un peu partout dans ma vie.

Après, au sujet de La Séquence Aardtman, et sans vouloir être dans le drama, je dirais que l’écriture de cette chose-là, peut-être ne m’a pas sauvé, c’est beaucoup dire, mais en tout cas m’a sorti d’un trou bien profond où j’étais tombé. J’étais très mal quand j’ai commencé l’écriture du roman, et retrouver l’univers, ses personnages… Aussi cliché que cela paraisse, l’acte d’écrire comme le contenu de l’écriture ont été des bouées. J’ai mis beaucoup de temps avant de m’autoriser à écrire, mais maintenant que j’ai rencontré la pratique de la fiction, vraiment, et pas seulement par bribes, j’ai l’impression que je ne lâcherai plus jamais. J’espère juste avoir le temps, matériellement, d’écrire tout ce que j’ai envie d’écrire.

— Est-ce que Roz et Asha ont une chanson qui leur est associée ?

Alors, pas une chanson, mais des univers musicaux, très certainement.

D’ailleurs, dans les remerciements à la fin du livre, il y a une petite liste, non exhaustive, des choses qui ont accompagné l’écriture de la Séquence. La particularité est que je n’écoute pas cette musique en écrivant (souvent, ça me déconcentre), en tout cas, pas systématiquement. J’ai plutôt tendance à écouter ces sons au casque, quand je marche, par exemple pour aller écrire. J’ai des playlists par fiction, d’ailleurs, y compris celles que je n’ai pas encore attaquées. Il y a des fictions sur lesquelles je n’ai que des notes et une playlist. Mais ça suffit pour faire le worldbuilding, ou en tout cas, pour activer le processus sur telle ou telle histoire.

Sur la Séquence, j’avais beaucoup écouté Mitch Murder, Dan Romer et Daniel L. K Caldwell (dans les deux derniers cas, des gens qui font des BO pour la télé et le cinéma). Et sur le prochain, on change complètement d’univers musical.

— Est-ce que tu aurais des conseils à donner à des personnes qui souhaiteraient être éditées ?

Je ne sais pas trop, car je n’ai pas l’impression d’avoir surmonté de grandes difficultés qui donneraient lieu à des tips.

Je peux peut-être seulement dire comment j’ai fait : j’ai envoyé le roman complet, et j’ai fait confiance à mon instinct. J’avais flashé sur une couverture d’un livre de chez Goater il y a 5 ans en allant faire un cadeau à une personne de mon entourage, et au moment d’envoyer mon manuscrit, je m’en suis souvenu… Et j’avais très envie de voir la Séquence avec sa grande image en couverture, le liseré noir… Sans faire dans l’ésotérique : j’avais un bon feeling. Et au final ça a fonctionné, et à plus d’un titre. J’ai trouvé une maison dans laquelle je me sens bien, dans laquelle la Séquence est bien. Je pourrais conseiller d’être patient·e, mais ce serait un peu malhonnête. Les choses sont allées très vite avec ce roman, j’ai eu beaucoup de chance. Du coup mon conseil porterait plutôt sur la relation écriture-édition. Je dirais : écrivez ce que vous voulez écrire, du début à la fin, parce que ça vous plaît, parce que vous y êtes bien… Le sens pour moi est là.

Encore merci à toi Saul, pour ces réponses très riches (et puis, c’est un peu ta voix qui m’a donné envie de me mettre la testostérone :3 je suis très impatient de voir ce que tu nous réserves dans tes futures œuvres. Un extrait de cet entretien est disponible sur ma page IG Queer.literally)

Vous pouvez retrouver Saul Pandelakis sur instagram : @saulpandelakis ainsi que les œuvres des éditions Gaoter : @editionsgoater

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