Mon nom est pute

Lorsque j’ai commencé ma vie sexuelle, bien trop tôt, j’ai appris ce que cela signifiait d’être une femme.

Lorsque j’ai commencé à appliquer du maquillage sur mon visage, en voulant imiter l’exemple souvent sophistiqué de certain·es de mes pairs, j’ai appris ce que cela signifiait d’être une femme.

Quand j’ai commencé ma carrière dans le travail du sexe, poussé par mes envies d’être indépendant financièrement dans une société qui me demandait de bosser dure pour m’y faire une petite place, j’ai appris ce que cela signifiait d’être une femme.

Dans l’article précédent (à la croisée des genres), j’ai parlé de mon rapport à la testostérone, influencé par les expériences de personnes transmasculines. Le terme de non-binaire ne me convient toujours pas et je repousse désespérément l’étiquette de femme dans laquelle la société, habituée à reconnaître dans un visage imberbe des traits efféminés, veut me repousser.

Une info importante à connaître à mon sujet : de part mon expérience de personne traumatisée, le milieu du TDS est un endroit où j’ai parfois du mal à naviguer. Je me rends souvent compte que je ne pourrais jamais aborder la sexualité avec la même aisance que les personnes qui n’ont pas mon bagage. La plupart du temps, je me considère comme asexuel, dissocié par mon rapport au corps et aux pratiques qui y sont associées.

Pourtant, depuis un peu plus de six mois, je tire la plupart de mes revenus de la prostitution. Je me présente comme un être au genre fluide, renforcé par ma mammectomie, alors que mes clients persistent à m’accoler des surnoms infantilisants. « Ma puce », « ma chérie », des moyens bien plus policés de m’appeler autrement que par mon véritable nom.

Celui de pute.

Je m’étais dit que si c’était assez cool, assez intéressant pour Virginie Despentes, dont j’ai dévoré les romans à la trame toxique, c’était sans doute un bon métier pour moi. Je rêvais de me dissocier des normes capitalistes du travail  « classique »; trop anxieux pour gérer les recherches d’emploi débilitantes du site qui est devenu la source de mes plus grandes terreurs, trop fatigué pour aller directement démarcher des commerces dans lesquels mon cv invisibilisant aurait été davantage un poids qu’une aide réelle. Je me suis donc glissé dans la peau luisante de fausses paillettes d’un prostitué de l’ère virtuelle.

Tu connais le terme de « cotton ceiling » ? Celui qui était utilisé, à la base, pour les femmes trans et féministes, réputées imbaisables à cause de leur perception du genre ?

« The “cotton” refers to underwear. The idea being here that no matter how much basic, nominal acceptance a trans woman can receive in feminist or queer or women’s spaces, we’re still always ultimately rejected when it comes to breaking the sexual barrier, and being accepted as women to such a full extent that we are accepted sexually as women »

« Le « coton » est une référence aux sous-vêtements. L’idée est que peu importe l’acceptation qu’une femme trans peut recevoir dans un espace queer ou féminité, elle est toujours rejetée lorsqu’on en vient à briser la barrière sexuelle et à l’accepter en tant que femme sur ce plan-là. »

Natalie Reed

Je m’y reconnais pas mal, parce que mon genre limite ma baisabilité dans le monde du TDS. Donc oui, à défaut d’être un authentique gigolo, je suis une pute.

Parce que je sens que je n’ai pas ma place sur le marché masculin, parce que tout ce à quoi je peux prétendre est féminin, je limite automatiquement mes choix dans ma manière de m’habiller, de me maquiller. L’une de mes raisons de recul devant la testostérone est également représentative : j’ai peur de perdre le peu de représentation que j’ai en glissant dans une catégorie aux contours floues. Trop pauvre pour assumer les avantages luxueux du/de la femmeboy aux attributs majoritairement pastel et délicieusement sexualisants (composés d’accessoires fancy, de prothèse péniénne à base de silicone de haute qualité et de faux-cils qui brouillent les pistes), qui ne correspondent pas non plus à ma vision de l’écoqueer, je me contente d’enfiler le costume d’une dominatrice aux airs de vampire souriant.

Si mon nom est pute, il est foutrement limitant.

Je rêve toujours de ce passing idéal, merveilleusement confusant, qui me propulserait sur le devant de la scène.

Mes freins habituels sont la peur d’assumer ouvertement mon identité transmasculine, la crainte de ne pas faire illusion, le manque de moyens et d’énergie.

Je me dis souvent, avec un brin d’ironie, qu’au moins je suis lucide quant à ce qui me limite à un terrain de jeu ouvertement féminin.

Malheureusement, il n’existe pas de site qui s’appelle « vends tes dessous ». La délimitation classique est bien plus binaire que ça.

Soit, tu es une culotte ; soit, tu es un slip. Entre les deux, il y a les chanceux·ses qui bossent dur pour gagner leur visibilité.

Bien souvent, le nom de pute est lourd à porter ; mon soutien-gorge, porté comme simple accessoire de séduction, pèse aussi lourd que mes tentatives de dissimulation.

Pour l’instant, je reste « ma puce », « ma pute », tout en notant que ce glissement syllabique est on ne peut plus révélateur.

Prenez soin de vous.

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