Trans-réflexions #1

Confortablement installé devant mon ordinateur, je sens le tiraillement de mes nouvelles cicatrices. Ces plaies délicates, dissimulées sous un épais bandage qu’une infirmière vient refaire deux fois par semaine, sont un achèvement que je désire depuis que la courbe de mes seins a commencé à se dessiner. J’ai pensé qu’elles étaient un bon point de départ pour ce zine, parce que ma vie est une succession de cicatrices. Certaines se sont finalement refermées, d’autres m’irritent encore. Et il y a celles qui s’ouvrent régulièrement, la douleur se manifestant sous diverses formes.

Mais les cicatrices que je porte à présent sur mon torse enfin plat sont les premières dont je suis fier.

Je me demande à quoi ressemblera mon torse une fois que mon binder de contention sera retiré. S’il reflétera cette masculinité idéalisée à la suite de laquelle j’ai longtemps couru.

Pour me rassurer, je me visualise dans quelques mois, torse nu. Je m’imagine également avec une chemise, la courbe du tissu ignorant enfin mes formes évaporées.

Pour l’instant, mes mouvements sont limités par une chrysalide dont je ne sais pas quand je sortirais. J’ai tissé autour de moi un réseau de pensées réconfortantes pour ne plus voir le temps défiler, pour ne plus sentir son poids peser sur les différentes injonctions qui m’ont été inculquées au fil de ma vie.

« Trouve un travail, ce n’est pas en restant chez toi que tu parviendras à devenir un être accompli. »

Lorsque je suis descendu à Lyon pour faire ma mammectomie, j’ai revu des ami·es que je connais depuis longtemps.

J’aurai bientôt trente ans et je traîne depuis longtemps un sentiment d’incomplétude, qui s’est approfondi au contact de ces proches qui, d’une façon ou d’une autre, ont « mieux » réussi que moi.

Posséder un appartement, avoir un emploi stable, une passion maîtresse qui aide à solidifier le squelette des journées.

Ce que je possède à présent, en plus de ces innombrables cicatrices mentales, c’est une avancée vers mon identité.

Maintenant que je retrouve le confort de ma chambre, je sais que c’est un bien précieux, même si j’ai encore du mal à me défaire de ce désir de compétition qui me donne envie de briller plus fort que les autres.

Être meilleur que les autres.

Ce sont dans ces mots que je devine la construction masculinisante que j’ai subie à mon insu et dont je parviens enfin à définir les contours.

C’est bien pour ça que je considère que mon genre est fluide.

Si certaines des injonctions que j’ai suivies sont féminines – les vêtements aux profonds décolletés que ma mère persiste à m’envoyer, rougir lorsque je baisse le haut de mon maillot de bain à la plage, la façon que j’ai de baisser le regard quand une personne que je juge supérieure à moi me parle, le confort que je ressentais lorsque je maternais un ex mec empêtré dans des habitudes d’adolescent -, d’autres sont décidément masculines. M’isoler quand j’ai mal, parce que la douleur est laide et perçue comme féminine, les shooters de vodka que j’avalais à la chaîne quand j’avais vingt ans, parce que je pensais que je devais boire plus que les autres, mes désirs de baise libre que j’associais à une sexualité masculine, parce que je me devais de prendre pour jeter le lendemain.

Je suis un être contrasté et je suis en constante évolution. Certains de ces modèles ne sont plus les miens mais j’en ai d’autres qui s’accrochent à moi, leurs vilaines griffes plantées dans l’estime que j’ai de moi-même.

Les cicatrices qui ornent à présent mon torse me soulagent, parce qu’elles me coupent enfin d’un poids que j’ai longtemps supporté et leur tiraillement a quelque chose de réconfortant. Elles redéfinissent une identité que je peine encore à maîtriser, ce moi qui m’échappe souvent au détour d’une rechute dépressive.

Je suis dans l’œil d’un cyclone qui ne s’apaise que par intermittences et son souffle me pousse vers l’avant, détériorant au passage les multiples couches d’injonctions que l’on m’a appliquées au fil des années.

Je suis né dans une famille conservatrice, qui a fui la Russie écrasée par le joug bolchévique au début du XXe siècle. Ma vision de la masculinité s’est développée au contact des contes russes dans lesquels Ivan l’Idiot, le stéréotype du héros naïf, est pris en charge par des forces qui le dépassent, bien souvent féminines.

Dans les quelques souvenirs que j’ai d’avant mes dix, je me perçois comme un être androgyne, vêtu des vêtements souvent dégenrés qui était à la mode à l’époque. Je me revois porter un affreux short kaki en lycra qui épousait la courbe de mes cuisses infantiles et je me rappelle le velours des pantalons brique que j’enfilais.

Ma mère m’a légué un sens particulier de la mode et mes disait que les chemises les mieux coupées étaient celles des hommes. J’ai gardé cette pensée en tête lorsque je choisissais mes vêtements, me dirigeant naturellement vers des coupes qui annihilaient mes formes appuyées.

J’aimerais être cette coiffeuse androgyne que j’ai rencontrée récemment, aux cils épais et au corps élancé.

Je tends toujours vers un idéal, vers de modèles qui ne me ressemblent pas.

Le terreau idéal pour qu’un sentiment de malaise y enfonce ses racines.

Je ne me suis jamais épanoui dans la féminité classique, mais j’ai parfois aimé observer mon reflet aux lèvres teintées d’un rouge trop riche pour ma peau pâle. J’ai aimé sentir le frémissement de mes jupons lorsque je portais des robes évasées, serrées à la taille. J’ai aimé enfiler les Doc Martens qui rendaient mon pas lourd.

Je rattache beaucoup mon genre à son expression extérieure et si le il est une protection des plus confortables, je ne suis pas blessé trop profondément lorsqu’on me mégenre. Ce n’est qu’une étiquette que je m’appose, une ombrelle sous laquelle m’abriter pour me sentir en sécurité.

Ses coutures sont comme les cicatrices qui sillonnent ma peau : elles ne me définissent qu’en partie.

Et je ressens un certain plaisir à songer aux habitudes bousculées : je suis en constante mutation, rien n’est définitif parce que je suis dans le mouvement, les plaies qui courent sur mes côtes vont guérir, offrir une nouvelle lecture de mon identité à cell·eux que je rencontrerai, que je reverrai.

C’est l’histoire de mon corps.

[Cet article a été initialement rédigé pour le zine collaboratif que j’ai réalisé avec Godsavethequeer]

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